La violence ne rend personne heureux
- il y a 5 jours
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Non, la violence ne rend personne heureux, ni la victime, ni celui qui la commet. Cet article explore pourquoi, à travers des témoignages et des données issues de la psychotraumatologie.

Pourquoi les violences détruisent aussi ceux qui les commettent
Pendant longtemps, j’ai regardé les violences à travers les yeux des victimes. C’était logique.
Je suis moi-même une ancienne victime de violences conjugales.
J’ai passé des années à enquêter sur les féminicides, les violences sexuelles, l’inceste et les mécanismes de domination pour écrire 125 et des milliers. Puis j’ai fondé l’association 125 et après. Depuis, avec nos équipes, nous accompagnons des centaines de femmes et leurs enfants. Chaque jour, nous recevons des récits de peur, d’emprise, d’humiliations, de coups, de viols, mais aussi de reconstruction.
Mais s’enliser dans le constat du chagrin n’aide personne à s’en sortir, or se trouner vers la lumière pour faire du temps qui reste une source de joie me semble plus important et surtout plus fédérateur.
J’ai donc interrogé d’autres interlocuteurs.
Des psychiatres.
Des psychologues spécialisés dans le psychotraumatisme.
Des addictologues.
Des criminologues.
Des magistrats.
Des auteurs de violences.
Je ne les ai jamais rencontrés pour les excuser mais pour comprendre ce qui pousse un être humain à faire souffrir quelqu’un qu’il prétend aimer ?
Puis une autre question est apparue :
Qu’en retirent-ils ? La violence rend-elle heureux ?
La réponse est toujours la même.
Non.
Au contraire.
La violence détruit les victimes. C’est une évidence. Mais elle détruit également, d’une autre manière, ceux qui la commettent.
Peut-être faudrait-il les prévenir…
Le grand mensonge de la violence
Nous avons tendance à imaginer la violence comme une forme de puissance. L’homme violent apparaît souvent comme :
Quelqu’un qui domine.
Quelqu’un qui impose.
Quelqu’un qui contrôle.
Quelqu’un qui décide.
Notre société admire même parfois (souvent) la violence qu’elle dit constructive. Pourtant, lorsqu’on explore les dessous de la violence, on constate qu’elle n’est jamais l’expression d’une force mais d’une incapacité.
L’incapacité à gérer la frustration.
L’incapacité à tolérer le rejet.
L’incapacité à traverser certaines émotions.
L’incapacité à réguler une angoisse devenue trop envahissante.
L’incapacité à croire en l’avenir, en l’amour, en soi-même.
Autrement dit, la violence apparaît fréquemment là où la confiance intérieure a disparu.
Lorsqu’une personne a besoin d’écraser l’autre pour se sentir exister, ce n’est généralement pas le signe d’une grande puissance, mais d’une grande fragilité.
Et cette fragilité commence rarement à l’âge adulte.
Une histoire impensée
Lorsque l’on parle de violences faites aux femmes, les chiffres sont sans appel.
96 %de la population carcérale en France sont des hommes. | 99 %des auteurs de viols en France sont des hommes. | 97 %des auteurs d'agressions sexuelles en France sont des hommes. |
84 %des auteurs de coups et blessures volontaires en France sont des hommes. | 90 %des auteurs d'homicides dans le monde sont des hommes. |
Mais il existe d’autres chiffres dont on parle moins :
75 %des suicides sont des hommes. |
Ils sont largement surreprésentés dans les addictions sévères.
Ils sont majoritaires parmi les victimes d’homicides.
Ils sont davantage concernés par les conduites à risque et les morts violentes.
Contrairement aux réflexes militants, on peut lire à travers ces données autre chose que la menace du patriarcat. Ces données racontent une souffrance,
des modèles éducatifs qui apprennent encore trop souvent aux garçons à cacher leurs émotions, à ne pas demander d’aide, à supporter seuls leurs blessures.
Elles racontent aussi l’impact durable du traumatisme lorsqu’il n’est ni reconnu ni réparé.
Quand le cerveau reste bloqué en mode survie
Pendant longtemps, nous avons considéré la violence uniquement comme une question morale. Les neurosciences nous obligent aujourd’hui à compléter cette vision. Lorsqu’un enfant grandit dans la peur, les humiliations, les violences physiques, sexuelles ou psychologiques, son cerveau s’adapte pour survivre. L’amygdale cérébrale, chargée de détecter les menaces, devient hyperactive. Le système d’alerte reste constamment mobilisé.
À l’inverse, certaines zones impliquées dans la réflexion, l’inhibition des comportements impulsifs et la régulation émotionnelle peuvent fonctionner moins efficacement. Cette adaptation est extraordinairement utile lorsque l’enfant vit réellement dans un environnement dangereux. Mais elle devient problématique lorsque le danger a disparu. Car le cerveau continue à fonctionner comme s’il était encore menacé.
En gros :
Une contradiction devient une attaque.
Une frustration devient une humiliation.
Une séparation devient un abandon vital.
Un désaccord devient une déclaration de guerre.
Le corps réagit alors comme si sa survie était en jeu.
Accélération du rythme cardiaque.
Décharge massive d’adrénaline.
Vision en tunnel.
Réduction des capacités de réflexion.
Passage en mode attaque, fuite ou sidération.
Autrement dit, certaines personnes violentes continuent parfois à réagir comme des enfants terrorisés enfermés dans un corps d’adulte.
Et là encore, cette cause n’ôte en rien la responsabilité de l’adulte à identifier son problème et le traiter pour ne pas reproduire… Mais accuser et juger sans cesse n’incite pas à la remise en question.
Le traumatisme ne disparaît pas parce qu’on l’ignore
L’une des découvertes majeures de la psychotraumatologie est que le traumatisme ne disparaît pas simplement parce qu’on cesse d’en parler.
Il cherche en vain
À se manifester.
À se répéter.
À être compris.
À être intégré.
A passer de la mémoire traumatique à la mémoire chronologique.
Certaines personnes traumatisées développent
De l’anxiété.
D’autres de la dépression.
D’autres encore des addictions.
Et parfois, la souffrance prend le visage de la violence.
Les spécialistes parlent parfois de « compulsion de répétition ».
Le cerveau tente inconsciemment de reprendre le contrôle d’expériences traumatiques qu’il n’a jamais réussi à intégrer :
L’enfant humilié revit l’humiliation. L’enfant abandonné revit l’abandon. L’enfant terrorisé revit la peur. Parfois en tant que victime. Parfois en tant qu’auteur.
Cela peut paraitre triste, mais en fait, on cherche ce que l’on a connu car ce que l’on a connu nous rassure. Le cerveau n’a pas à créer, à inventer un autre monde, d’autres repères. Flemmard, il cherche ce qui l’a façonné, quand bien même il sait que cela va le faire souffrir.
Cela ne signifie évidemment pas que toutes les victimes deviennent violentes. Heureusement. Mais cela signifie que certaines personnes tentent inconsciemment de reprendre du pouvoir sur une douleur ancienne en reproduisant des mécanismes de domination. La violence devient alors une tentative ratée de réparation.
La violence comme anesthésiant émotionnel
Lorsque l’on écoute certains auteurs de violences, un phénomène revient régulièrement.
Juste avant le passage à l’acte, ils décrivent :
Une montée de tension.
Une sensation d’étouffement.
Une colère incontrôlable.
Une peur immense.
Puis survient l’explosion.
Et juste après, un soulagement. Temporaire.
La violence agit alors comme un anesthésiant émotionnel.
Pendant quelques minutes, la personne ne ressent plus son impuissance, sa honte ou sa peur. Elle se sent forte, puissante. Mais cette puissance est une illusion car le traumatisme n’est pas résolu. Il est seulement anesthésié. Comme une douleur que l’on masquerait avec un médicament sans jamais soigner la maladie.
Très vite, l’effet disparaît.
La blessure revient.
Et la violence doit être répétée.
Exactement comme une addiction.
Le contrôle n’est pas de l’amour
C’est probablement ce que j’ai entendu le plus souvent chez les auteurs de violences conjugales.
— « J’avais peur qu’elle parte. »
— « Je l’aimais trop. »
— « Je voulais protéger notre couple. »
— « Je ne supportais pas l’idée de la perdre. »
À première vue, ces phrases parlent d’amour.
En réalité, elles parlent souvent d’angoisse.
Lorsqu’une personne a grandi avec des blessures d’abandon ou un attachement insécure, elle peut développer une peur extrême de la séparation, qui devient parfois si intense qu’elle finit par justifier, dans son esprit, des comportements de surveillance et de contrôle.
Le téléphone.
Les amis.
Les vêtements.
Les déplacements.
Le travail.
Les réseaux sociaux.
Peu à peu, la relation devient une prison.
Le contrôle coercitif repose précisément sur cette logique : instaurer la peur permanente d’une punition afin de maintenir l’autre sous contrôle. La logique de la victime finit alors par être colonisée par la peur.
Mais le paradoxe est terrible. Plus la personne contrôle, plus elle a peur. Plus elle surveille, plus elle devient dépendante de cette surveillance. Plus elle possède, plus elle craint de perdre. La violence nourrit exactement ce qu’elle prétend combattre.
Les états dissociatifs : quand l’empathie disparaît
Un autre élément clinique revient fréquemment dans les récits des victimes.
Cette phrase :
— « Ce n’était plus lui. »
Ou :
— « Son regard avait changé. »
Ou encore :
— « J’avais l’impression qu’il n’était plus là. »
Ces descriptions correspondent parfois à ce que les spécialistes appellent des états dissociatifs. Lorsque l’émotion devient trop intense, certaines fonctions psychiques se déconnectent partiellement. La pensée se réduit. L’empathie s’effondre. La capacité à percevoir l’autre comme un « être humain » diminue.
Il ne reste parfois qu’une obsession : que cesse la tension intérieure. À n’importe quel prix.
C’est aussi pour cette raison que certains auteurs décrivent après coup un sentiment de brouillard, d’irréalité ou l’impression d’avoir assisté à leur propre comportement sans parvenir à l’arrêter. Comprendre ces mécanismes ne retire absolument rien à leur responsabilité.
Mais cela nous aide à mieux comprendre comment prévenir les violences.
Parce qu’on ne prévient pas seulement un comportement. On doit agir sur un état neurobiologique.
Aucun homme heureux n’a besoin de terroriser quelqu’un
Après toutes ces années, c’est probablement la conclusion la plus simple à laquelle je sois arrivée.
Je n’ai jamais rencontré un homme profondément heureux qui terrorisait sa famille.
Je n’ai jamais rencontré un homme en paix avec lui-même qui avait besoin de contrôler le téléphone de sa compagne.
Je n’ai jamais rencontré un homme apaisé qui frappait.
Je n’ai jamais rencontré un homme libre qui avait besoin d’écraser quelqu’un pour exister.
En revanche, j’ai rencontré beaucoup d’hommes terrifiés.
Par l’abandon, le rejet, l’humiliation, mais surtout leur propre vulnérabilité.
Et c’est précisément parce que cette peur existe qu’il faut agir tôt. Et sans humilier ou écraser davantage « le masculin ».
La véritable puissance
Lorsque nous parlons de prévention des violences, nous parlons souvent de protection des victimes. Et nous avons raison.
Mais nous devrions aussi parler davantage de réparation.
Parce que derrière de nombreuses violences se trouvent des blessures anciennes qui n’ont jamais été soignées. Cela ne retire rien à la responsabilité des auteurs. Cela nous donne simplement davantage de moyens pour empêcher les passages à l’acte.
La véritable puissance n’est pas la domination.
La véritable puissance n’est pas la peur que l’on inspire.
La véritable puissance n’est pas le contrôle.
La véritable puissance consiste à pouvoir traverser sa colère sans frapper.
Traverser sa peur sans enfermer.
Traverser son humiliation sans humilier.
Traverser son abandon sans posséder.
Si la violence semble promettre le soulagement, elle ne livre que la destruction. La réparation demande davantage de courage. Mais c’est la seule voie qui permette réellement de devenir libre.
Et peut-être est-ce cela que nous devrions enseigner à nos enfants.
Que l’on peut être fort sans être violent.
Que l’on peut être blessé sans blesser.
Et qu’aucune domination ne procurera jamais la paix intérieure que l’on obtient lorsque l’on cesse enfin de se battre contre soi-même.
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