La faible proportion de plaintes pour viol... et de plaintes qui aboutissent
- 12 févr.
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Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Le désastre de l'accès à la justice

Pourquoi la majorité des victimes ne portent pas plainte, et pourquoi ce n’est jamais un manque de courage
En France, moins de 10 % des victimes de viol portent plainte.
Et parmi ces plaintes, moins de 1 % aboutissent à une condamnation.
Ces chiffres ne disent pas que les victimes mentent.
Ils disent que le système n’est pas construit pour les protéger.
Si la majorité des victimes ne portent pas plainte, ce n’est pas par ignorance.
C’est parce que le coût est immense — humainement, psychiquement, matériellement — et que les chances d’aboutir sont faibles.
Je veux nommer précisément ces obstacles, parce que trop de femmes se croient « faibles » ou « lâches », alors qu’elles sont simplement lucides.
1. Le prix financier
Porter plainte coûte cher, même quand on n’a rien.
Frais d’avocat, de déplacements, d’expertises, de certificats médicaux, de thérapies non remboursées, de garde d’enfants, d’arrêts maladie, de perte d’emploi, de déménagement, de sécurité.
Beaucoup de victimes savent qu’elles n’auront ni indemnisation réelle, ni réparation financière, et qu’elles vont s’appauvrir davantage en cherchant justice.
Ce n’est pas un hasard si les femmes les plus précaires portent encore moins plainte.
2. La difficulté de collecter des preuves (ou comment le système rend la preuve quasi impossible)
Chaque année, on estime qu’il y a au moins 34 000 viols effectifs en France.
Et pourtant, il n’existe que 49 Unités médico-judiciaires (UMJ) agréées pour la collecte de preuves sur tout le territoire français, DOM-TOM compris.
C’est mathématiquement impossible.
Même si toutes les victimes se présentaient immédiatement — ce qui est irréaliste — le système ne pourrait pas absorber la demande.
À cela s’ajoute une autre réalité :
les UMJ sont saturées,
les délais d’attente sont parfois de plusieurs jours,
certaines victimes doivent parcourir des dizaines ou centaines de kilomètres,
beaucoup ne savent même pas que ces unités existent.
Or, les preuves biologiques doivent être recueillies très rapidement.
Mais après un viol, la majorité des victimes :
sont en état de sidération,
cherchent à se laver, à se cacher, à disparaître,
n’ont pas la capacité mentale d’organiser une démarche médicale lourde,
n’ont pas toujours de moyen de transport, d’accompagnement ou de sécurité.
Le système exige une réactivité que le trauma empêche.
Puis il reproche aux victimes de ne pas avoir apporté de preuves.
3. La violence des démarches administratives
Porter plainte, c’est :
raconter les faits encore et encore ;
être interrompue ;
être questionnée sur son comportement, son passé, ses relations ;
attendre des mois, parfois des années ;
être confrontée à son agresseur ;
voir sa parole disséquée, mise en doute, comparée, évaluée.
Pour une personne traumatisée, c’est souvent une re-traumatisation.
Beaucoup de victimes abandonnent en cours de route, non pas parce qu’elles mentent, mais parce qu’elles n’en peuvent plus.
4. L’état mental des victimes
Le psychotrauma altère la mémoire, la chronologie, la cohérence du récit.
C’est un mécanisme de survie.
Or, le système judiciaire attend des récits :
linéaires,
stables,
précis,
sans contradictions.
Ce décalage fait que des récits vrais sont perçus comme suspects.
On reproche aux victimes les symptômes mêmes du traumatisme qu’on refuse de reconnaître.
5. La culpabilisation sociale
À tout cela s’ajoute le regard social.
Encore aujourd’hui, on demande :
pourquoi tu n’as pas crié ;
pourquoi tu n’es pas partie ;
pourquoi tu y es retournée ;
pourquoi tu étais là ;
pourquoi tu as bu ;
pourquoi tu parles maintenant.
Cette culpabilisation est si intégrée que les victimes se taisent avant même d’être accusées.
Elles anticipent le procès social avant le procès judiciaire.
Ce que je veux que tu retiennes
Si tu n’as pas porté plainte, ce n’est pas une faute.
C’est une stratégie de survie dans un système qui expose plus qu’il ne protège.
Porter plainte est un droit.
Pas une obligation.
Pas une garantie.
Pas une réparation.
La réparation se fait ailleurs.
Dans la sécurité, le soin, le lien, le temps, la reconquête de soi.


