Ce que l’alcool, les drogues et la violence ont en commun
- il y a 5 jours
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Violence et addiction ont un point commun rarement nommé : elles soulagent une souffrance que la personne ne sait pas réguler autrement. Voici ce que les neurosciences en disent.

Quand le traumatisme cherche une issue
Lorsque nous parlons de violences conjugales, nous parlons souvent des coups. Lorsque nous parlons d’addictions, nous parlons souvent d’alcool, de drogues ou de médicaments.
Nous parlons rarement de la sève commune : la souffrance.
Pourtant, lorsque l’on observe les parcours de nombreuses victimes mais aussi de nombreux auteurs de violences, un constat apparaît avec une régularité troublante : la violence et l’addiction racontent souvent la même histoire. Celle d’une blessure que l’on n’a jamais réussi à apaiser, d’un traumatisme qui continue à vivre dans le corps, le cerveau et les comportements bien après les événements qui l’ont provoqué.
Pendant longtemps, nous avons considéré la violence comme un problème moral et l’addiction comme un manque de volonté. Les neurosciences et la psychotraumatologie nous obligent aujourd’hui à revoir cette position car derrière de nombreuses violences et addictions (souvent mariées) se cache la même réalité : un cerveau qui tente désespérément de survivre à une souffrance qu’il ne parvient plus à réguler autrement.
Rappel : les hommes meurent davantage de leurs stratégies de survie
En France, les hommes représentent environ
96 % de la population carcérale,
99 % des auteurs de viols,
97 % des auteurs d’agressions sexuelles et
84 % des auteurs de coups et blessures volontaires.
À l’échelle mondiale,
~90 % des auteurs d’homicides sont des hommes.
Mais ils représentent également environ
75 % des suicides.
Ils sont largement majoritaires parmi les décès liés aux overdoses.
En France,
~75 % consommateurs quotidiens d’alcool sont des hommes.
Ils demeurent majoritaires parmi les consommateurs réguliers de cannabis, de cocaïne, d’amphétamines et d’autres substances illicites.
La majorité des décès attribuables à l’alcool concernent également des hommes.
Ces chiffres traduisent (entre autres) une difficulté masculine particulière à transformer la souffrance en parole plutôt qu’en destruction.
Le traumatisme cherche toujours à se soulager
L’une des découvertes majeures de la psychotraumatologie moderne est que le traumatisme ne disparaît pas simplement parce que l’on décide de ne plus y penser. Le cerveau traumatisé reste bloqué dans un état d’alerte.
L’amygdale cérébrale continue à détecter des menaces partout. Le système nerveux demeure mobilisé. Le corps reste prêt à combattre, fuir ou se figer. Cette tension permanente est épuisante et l’être humain cherche naturellement à la faire diminuer.
Certains trouvent des ressources protectrices : le sport, les liens affectifs, la thérapie, la création, l’engagement. D’autres découvrent des solutions plus rapides et moins douloureuses à l’instant présent.
L’alcool.
Les anxiolytiques.
Les somnifères.
Le cannabis.
La cocaïne.
Les opiacés.
Ou parfois la violence elle-même.
Car toutes ces stratégies ont un point commun : elles procurent un soulagement immédiat. Mais aucune ne soigne réellement la blessure.
Quand le cerveau reste bloqué en mode survie
Lorsqu’un enfant grandit dans la peur, les humiliations, les violences physiques ou sexuelles, son cerveau s’adapte pour survivre et demeure en état d’alerte, bloquant les régions impliquées dans la réflexion, la prise de recul et la régulation émotionnelle.
Cette adaptation est extraordinairement utile lorsque le danger est réel mais elle devient problématique lorsque le danger a disparu, car le cerveau continue à réagir comme si la menace était toujours présente.
Un désaccord devient une attaque.
Une frustration devient une humiliation.
Une séparation devient un abandon insupportable.
Un refus devient une blessure narcissique majeure.
Le corps réagit alors comme si sa survie était en jeu.
Accélération du rythme cardiaque.
Décharge d’adrénaline.
Montée du cortisol.
Vision en tunnel.
Réduction des capacités de réflexion.
Passage en mode attaque, fuite ou sidération.
Autrement dit, certaines personnes violentes continuent parfois à réagir comme des enfants terrorisés enfermés dans un corps d’adulte.
La violence et l’addiction utilisent le même raccourci
À première vue, frapper quelqu’un et boire une bouteille n’ont rien à voir. Pourtant, sur le plan neurobiologique, les mécanismes présentent des similitudes frappantes. Dans les deux cas, il s’agit souvent de faire taire une souffrance.
P
endant quelques minutes, l’alcool apaise l’angoisse, la cocaïne procure une illusion de puissance, les opiacés anesthésient la douleur, la colère donne le sentiment de reprendre le contrôle, bref, on existe sans souffrir.
Le problème est que le soulagement est réel. Mais temporaire. Le traumatisme, lui, reste intact.
Lorsque l’effet disparaît, la douleur revient, entouré d’un vide de plus en plus béant. Souvent plus forte et le besoin de recommencer augmente. C’est précisément le mécanisme de l’addiction.
Et c’est aussi ce que l’on retrouve dans de nombreuses trajectoires de violence.
Un cerveau qui finit par fonctionner autour du produit
Toutes les addictions modifient les circuits cérébraux de la récompense. Normalement, notre cerveau sécrète de la dopamine lorsque nous vivons quelque chose de bénéfique : un lien affectif, une réussite, une activité plaisante ou un moment de sécurité.
Les substances addictives détournent ce système provoquant des décharges artificiellement élevées de dopamine. Le cerveau comprend alors progressivement que le produit constitue une priorité absolue. Peu à peu, les plaisirs ordinaires perdent de leur intensité.
Les relations.
Les loisirs.
La sexualité.
Les projets.
La vie familiale.
Tout paraît moins satisfaisant que la substance.
L’addiction ne consiste donc pas simplement à aimer un produit. Elle consiste à perdre progressivement la capacité d’éprouver du plaisir ailleurs.
Et il en va de même du lien toxique à l’autre… Victime comme personne maltraitante deviennent accro aux variations hormonales d’une relation instable : la peur, l’adrénaline, la sérotonine etc, qui s’enchainent dans le cycle de la violence. Notre corps est dépendant hormonalement de cette prison.
L’anxiété, la dépression et le traumatisme s’aggravent
C’est l’un des grands paradoxes des addictions. La plupart des personnes commencent à consommer pour aller mieux.
Pour dormir,
Pour oublier,
Pour calmer l’angoisse,
Pour supporter des souvenirs envahissants,
Pour tenir debout.
Bref, pour survivre.
Or, à long terme, les addictions produisent l’effet inverse.
L’alcool augmente le risque de dépression.
Les benzodiazépines peuvent majorer l’anxiété lorsqu’elles sont utilisées durablement et sans suivi thérapeutique.
Les stimulants comme la cocaïne augmentent les risques d’impulsivité, de troubles de l’humeur et de passages à l’acte.
Le cannabis consommé précocement ou massivement est associé à davantage de troubles anxieux et psychiatriques chez les personnes vulnérables.
Autrement dit, la stratégie mise en place pour diminuer la souffrance finit souvent par l’aggraver. Le traumatisme reste présent. Simplement anesthésié. Pire, les substances agissent comme des accélérateurs de décompensation, menant à la violence…
Les addictions détruisent les liens
Les addictions ne touchent jamais une seule personne. Elles touchent tout un système relationnel.
Le conjoint.
Les enfants.
Les parents.
Les amis.
Les collègues.
Dans une étude menée à l’Université de Clermont (Auvergne), les participants évoquent très fréquemment les conséquences familiales et relationnelles des addictions :
destruction du couple,
isolement social,
perte de confiance,
éloignement des proches,
difficultés financières
et parfois placement des enfants.
Peu à peu, le produit devient le centre de gravité de la vie, accompagné de mensonges, promesses non tenues, multiplication des conflits et au final, une confiance qui s’effondre.
Or nous savons aujourd’hui que le lien social constitue l’un des principaux facteurs de protection contre la souffrance psychique.
L’addiction détruit précisément ce dont la personne a le plus besoin pour guérir.
Des conséquences médicales souvent sous-estimées
Selon l’Organisation mondiale de la santé,
l’alcool est responsable de ~3 millions de décès chaque année dans le monde. 41 000 décès par an en France
Le tabac est responsable de ~75 000 décès annuels, ce qui en fait la première cause de mortalité évitable dans notre pays.
Les conséquences médicales sont considérables.
L’alcool augmente le risque de cancers, de maladies cardiovasculaires, d’accidents vasculaires cérébraux, de cirrhoses et de troubles neurologiques.
Le tabac favorise les cancers, les maladies respiratoires chroniques et les infarctus.
Les opiacés exposent au risque d’overdose.
La cocaïne augmente le risque d’infarctus, d’AVC et de troubles psychiatriques sévères.
Les benzodiazépines augmentent les risques de dépendance, de chutes et de troubles de la mémoire.
Certaines personnes interrogées dans l’étude rapportent des conséquences extrêmes : pertes de mémoire, hospitalisations lourdes, insomnies sévères, arrêts cardiaques et coma. À cela s’ajoutent les troubles du sommeil, la fatigue chronique, les douleurs, les troubles sexuels et l’altération générale de la qualité de vie.
Quand la violence devient une drogue
Cette idée dérange. Pourtant, de nombreux spécialistes observent que certains passages à l’acte fonctionnent comme une forme d’autorégulation émotionnelle.
Avant l’explosion, il existe
Une tension.
Une peur.
Une frustration.
Une humiliation.
Puis survient
La décharge.
L'adrénaline.
La montée de puissance.
Le soulagement.
Enfin viennent
La honte,
La culpabilité Le vide.
Et le cycle recommence.
Comme toute addiction, la violence finit alors par exiger des doses toujours plus importantes.
Les enfants paient souvent le prix le plus lourd
C’est probablement l’aspect le plus douloureux. Parce qu’un enfant n’a aucun pouvoir sur la consommation d’un parent.
Pourtant, il en subit les conséquences.
L’imprévisibilité.
Les absences.
Les colères.
Les violences.
Les promesses non tenues.
La peur.
L’inversion des rôles.
Dans l’étude, de nombreux témoignages montrent comment les violences, les addictions et les traumatismes circulent d’une génération à l’autre. Plusieurs participants décrivent une enfance marquée par les violences physiques, psychologiques ou sexuelles, avant de se retrouver eux-mêmes confrontés à l’addiction ou à des relations violentes à l’âge adulte.
Or nous savons aujourd’hui que l’exposition chronique au stress et à l’insécurité augmente le risque futur de troubles anxieux, dépressifs, addictifs et relationnels.
C’est ainsi que certaines blessures traversent les générations.
Addiction et violence : le même piège
Plus j’avance dans ce travail, plus une conviction s’impose.
L’addiction et la violence reposent souvent sur la même illusion, et elles se nourrissent, souvent utilisées ensemble. L’illusion que l’on peut faire disparaître une souffrance sans la regarder.
L’alcool promet l’apaisement.
La cocaïne promet la puissance.
Les médicaments promettent le sommeil.
La violence promet le contrôle.
Mais aucune de ces promesses n’est tenue.
Toutes offrent un soulagement immédiat. Toutes aggravent la blessure à long terme.
Toutes éloignent progressivement la personne de ce qui pourrait réellement l’aider : la relation, la réparation, le soin, la parole et la sécurité.
Réparer plutôt qu’anesthésier
C’est probablement le principal enseignement de toutes ces années de travail auprès des victimes. L’être humain ne peut pas éternellement anesthésier sa souffrance.
À long terme, aucune de ces stratégies ne fonctionne. Toutes aggravent le problème. Toutes détruisent les liens. Toutes finissent par isoler.
La véritable alternative n’est pas de remplacer une addiction par une autre. La véritable alternative est la réparation.
Nommer la blessure.
Comprendre son histoire.
Être accompagné.
Réapprendre la sécurité, la confiance.
Apprendre à ressentir sans détruire.
Car la violence et l’addiction promettent toutes deux la même chose : le soulagement. Et toutes deux aboutissent à l’inverse.
La réparation est plus lente. Mais elle est la seule voie qui permette réellement de retrouver sa liberté. Aucune substance, aucune domination et aucune violence ne procureront jamais la paix intérieure que l’on obtient lorsque l’on cesse enfin de fuir sa propre souffrance.
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