Violences, santé mentale et soin : réparer ce qui a été brisé
- 11 févr.
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Le rôle essentiel des soignants et la nécessité de les former à l'impact du traumatisme

Les monstres n'existent pas
Trop souvent, les violences sont pensées comme le fait d’individus monstrueux, violents en permanence, identifiables immédiatement. Cette vision simpliste empêche de comprendre — et donc de prévenir.
La réalité est plus complexe, plus dérangeante aussi : une personne maltraitante n’est pas violente tout le temps, et elle est fréquemment elle-même issue d’un parcours de violences, de négligences ou de traumatismes non traités.
Ce constat n’est jamais une excuse.
Mais c’est une clé de compréhension essentielle. Car c’est précisément ce passé qui déclenche l’empathie et l’envie de sauver cet enfant qui souffre devenu adulte, c’est précisément cette alternance — entre moments de douceur, de vulnérabilité, de promesses, et moments de violence — qui crée l’attachement toxique.
Les victimes ne s’attachent pas à la violence : elles s’attachent à la personne qu’elles voient souffrir, à l’enfant ou à l’adolescent blessé qui affleure parfois, et qui donne l’illusion qu’en aimant plus, en comprenant mieux, la violence cessera.
Le trauma, une science
La psychologie du trauma décrit ce mécanisme comme un lien traumatique : une relation dans laquelle la peur, la dépendance affective, l’espoir et l’attachement se mêlent, au point de neutraliser les capacités rationnelles de décision.
Dans ce contexte, rester n’est pas un choix libre : c’est une stratégie de survie. D’ailleurs, les victimes ont rarement le mot « quitter » pour raconter leur départ, elles ont l’impression d’abandonner la personne qui les a pourtant maltraitées. Et le lien toxique, c’est précisément ce duo où de victime on devient bourreau… puis de nouveau victime. Il n’y a pas de bourreau sans victime ni de victime sans bourreau, c’est un duo.
Comprendre ce lien toxique, comprendre les forces psychologiques en présence — peur, honte, dissociation, culpabilité, isolement, dépendance, culpabilité — permet de déplacer le regard.
Il ne s’agit plus de juger, mais de libérer. La victime comme le bourreau, car personne ne peut être heureux ou serein dans ce schéma.
Alors il faut percer la bulle isolée du couple traumatique. Ne plus nourrir la honte pour restaurer la capacité d’agir.
Le changement de posture
C’est pourquoi nous devons collectivement changer de prisme de lecture.
Ne plus demander : « Pourquoi es-tu restée ? »
Mais : « Qu’est-ce qui a été mis en place pour que tu ne puisses pas partir ? » « Qu’est
Car les violences intimes obéissent à une logique bien connue : à un moment donné, ce n’est plus le rationnel qui guide les comportements, mais la peur.
La peur de la dispute.
La peur de dire non.
La peur de déclencher une crise.
La peur de perdre ses enfants, son logement, ses repères, parfois sa vie.
La peur de faire mal.
La peur de trahir une promesse.
La peur de ne pas être irréprochable.
La peur de se rendre compte qu’on s’est trompée.
Sauf que dans le quotidien des violences conjugales, on pense (parfois à raison) qu’agir pour soi-même est dangereux. Le corps en est convaincu. Le système nerveux se met en mode survie. Et l’adaptation à la violence devient, paradoxalement, une façon de tenir.
Se soigner est une responsabilité — mais jamais une injonction violente
Les victimes ont besoin d’un accompagnement pour se reconstruire, se réapproprier leur corps, leur sécurité et leur pouvoir d’agir.
Mais ce soin ne peut être imposé, ni précipité, ni conditionné. Il nécessite du temps, de la sécurité et des ressources.
Les auteurs de violences, eux aussi, ont une responsabilité : celle de se soigner pour ne plus faire violence.
Sans accompagnement psychologique, sans travail sur l’emprise, les modèles de virilité, la gestion de la colère, la jalousie, le contrôle et la frustration, les violences se répètent. Les études montrent que la récidive diminue significativement lorsque les auteurs suivent des programmes spécialisés de responsabilisation et de soin.
Soigner ne signifie pas excuser.
Soigner, c’est empêcher que la violence continue.
Or si on n’est pas responsable d’être malade, d’avoir des troubles, on est responsables de ne pas se prendre en charge pour ne plus libérer sa colère sur l’autre.
Une responsabilité collective
Aucune victime ne peut se reconstruire seule.
Aucun auteur ne change sans accompagnement.
Et aucune société ne réduit les violences si elle se contente de punir sans prévenir, juger sans comprendre ni agir.
La responsabilité de se soigner est donc individuelle, institutionnelle et collective : elle suppose des structures accessibles, des professionnel·les formé·es, des parcours de soins continus, et une culture qui remplace la honte par la compréhension, la peur par la protection.


