Pourquoi les victimes de violences conjugales restent-elles ?
- 11 févr.
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Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Sortir du mythe de la faiblesse pour comprendre le système de l’emprise

C’est sans doute la question la plus posée.
Et c’est aussi celle qui fait le plus de dégâts.
« Pourquoi elle ne part pas ? »
Cette phrase traverse les familles, les médias, les institutions, les tribunaux. Elle s’insinue jusque dans la tête des victimes elles-mêmes. Et elle produit une violence supplémentaire : celle de la culpabilité.
La vérité, c’est que les victimes ne restent pas parce qu’elles le veulent.
Elles restent parce qu’un système s’est installé, et que ce système agit sur le corps, sur le cerveau, sur les émotions, sur la survie.
Pour comprendre, il faut changer de regard.
Il ne s’agit pas d’un choix rationnel. Il s’agit d’un état de contrainte.
Le contrôle coercitif : quand la liberté se rétrécit
La violence conjugale n’est pas une perte de contrôle, c’est une prise de contrôle.
Progressivement, l’agresseur restreint l’espace vital : les sorties, les relations, les décisions, l’argent, le temps, le corps, la parole, la pensée.
Ce n’est pas toujours brutal. C’est souvent progressif, enveloppé, presque invisible.
Et c’est précisément pour cela que ça fonctionne.
À force, la victime ne vit plus dans un monde ouvert, mais dans un monde réduit, organisé autour de l’évitement du danger.
Chaque choix devient un risque. Chaque mot peut déclencher une réaction. Chaque liberté est négociée.
Ce n’est plus une relation.
C’est une stratégie de survie.
L’état traumatique : quand le cerveau s’adapte à la menace
La violence répétée crée un état de stress chronique.
Le cerveau bascule en mode survie : fuir, se figer, se soumettre, apaiser.
Dans cet état, les capacités de projection, de décision, d’anticipation s’effondrent.
Le temps se raccourcit. L’avenir disparaît. Il ne reste que l’instant, et la nécessité de tenir.
La victime peut sembler incohérente, ambivalente, indécise.
Mais ce n’est pas une faiblesse de caractère : c’est une réaction neurologique normale à une situation anormale.
L’épuisement : quand partir devient impossible
La violence use. Lentement, profondément, quotidiennement.
Elle épuise le corps, le sommeil, la mémoire, l’énergie, la capacité à demander de l’aide.
Elle isole. Elle vide. Elle enferme.
Partir demande des ressources : de l’énergie, de la clarté, du soutien, des moyens matériels, du temps.
Or la violence fait tout pour les détruire une à une.
L’attachement traumatique : quand la peur se mélange à l’amour
Les personnes violentes ne sont pas violentes tout le temps.
Elles alternent les moments de terreur et les moments de douceur, de promesse, de repentir.
Cette alternance crée un lien puissant : l’attachement traumatique.
Le soulagement après la violence provoque une décharge émotionnelle qui peut être confondue avec de l’amour, de l’espoir, de la connexion.
Et puis il y a l’empathie.
Beaucoup de victimes voient la souffrance de l’autre, son histoire, ses blessures. Elles veulent réparer, sauver, comprendre.
Mais aimer quelqu’un ne doit jamais signifier se perdre soi-même.
La peur : celle de partir, celle de rester, celle de mourir
Rester est dangereux.
Partir l’est souvent encore plus.
Les victimes savent — parfois confusément, parfois très clairement — que la séparation est un moment à haut risque. Elles ont entendu des menaces. Elles ont vu les colères. Elles ont senti le danger.
Alors elles temporisent. Elles attendent. Elles s’adaptent. Elles protègent les enfants. Elles espèrent. Elles tiennent.
Ce n’est pas de l’inconscience.
C’est une stratégie de survie sous contrainte.
Si tu es encore là, je veux que tu l’entendes :
ce n’est pas parce que tu as échoué.
C’est parce que le système de violence a fonctionné.
Et comprendre cela, c’est déjà commencer à en sortir.


