L'Empreinte de la Violence
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Pour la première fois, il est prouvé que les violences ont un impact psychomoteur

Quand la violence s'inscrit dans le corps
Le traumatisme issu des violences conjugales est traditionnellement perçu sous le prisme de la blessure psychologique, une cicatrice invisible logée dans l’esprit. Pourtant, les neurosciences et la psychologie clinique nous rappellent avec force que le corps n’est pas un simple spectateur : il est le premier réceptacle du choc.
C’est le constat central des travaux de Mathilde Montoya, psychomotricienne.
Dans le cadre de son Master MIP, elle a mené une recherche d’envergure auprès d’une centaine de professionnels de santé — incluant des psychomotriciens, psychologues, psychiatres, infirmiers et sages-femmes — afin de dresser le profil psychomoteur des femmes victimes de violences. Ses conclusions ouvrent une voie essentielle pour la prise en charge : le corps "garde la trace" des violences subies, et cette trace est bien plus profonde qu’une simple tension nerveuse.
Comment la violence s'inscrit-elle concrètement dans la chair et le mouvement ?
Étude : 100 % des fonctions psychomotrices touchées par les violences conjugales
La découverte majeure de l'étude de Mathilde Montoya est sans appel :
100 % des fonctions psychomotrices sont impactées par le trauma des violences conjugales.
Ce chiffre valide scientifiquement le paradigme de l’unité psychocorporelle : l’être humain fonctionne comme un tout indissociable. Il n’existe aucune cloison étanche entre l’affectivité et la motricité. Lorsqu’un traumatisme survient, il ne se contente pas de perturber les émotions ; il ébranle la globalité du système, altérant chaque capacité de la victime à habiter son enveloppe physique et à interagir avec le monde.
C’est la preuve clinique que le traumatisme est, par essence, psychomoteur.
Violences conjugales : la dépossession du corps
L’impact le plus massif identifié par les experts concerne l’altération de l’image du corps, avec un score critique de 7,89/10.
Face à la violence répétée, on observe un phénomène de désinvestissement corporel. Pour survivre à l’insupportable, la victime se détache de son propre corps, menant à une perte d’identité physique et à un sentiment de "corps-objet".
Le corps ne s'appartient plus ; il devient un territoire occupé, un objet subissant la volonté de l'autre.
« Mon corps n'est plus à moi »
Cette dépossession engendre des troubles des limites corporelles majeurs. La frontière entre soi et l'extérieur devient poreuse ou, au contraire, se fige dans une distance de sécurité excessive. Ce "flou" identitaire rend la réappropriation de soi extrêmement complexe sans une médiation corporelle spécifique.
Mémoire, concentration, attention : le cerveau sous emprise
Le deuxième impact le plus marqué (6,83/10) touche les fonctions cognitives, avec une vulnérabilité particulière des fonctions exécutives, impactées à 79,6 %.
Au quotidien, cela se traduit par une mémoire parasitée par le trauma, des difficultés de concentration, d'attention et de planification. D'un point de vue neuroscientifique, ce phénomène s'explique par la mobilisation totale du système nerveux autonome. L'amygdale, centre de la peur, prend le commandement ("amygdala hijack"), forçant le cerveau à entrer en mode "survie".
Imaginez un ordinateur dont le processeur serait monopolisé à 90 % par un logiciel de sécurité antivirus tournant en boucle : il ne reste plus assez de ressources pour les autres tâches. L'hypervigilance permanente bloque le traitement des informations courantes, car le cerveau priorise instinctivement la détection d'une menace imminente.
Le corps garde la mémoire du danger
Le tonus et la posture (5,31/10) constituent le troisième pilier de cet impact. Le corps exprime physiquement ce que les mots ne peuvent pas toujours formuler : un état d'alerte permanent qui se cristallise dans les muscles.
On observe une hypertonie globale et une dysrégulation tonique rendant la détente profonde impossible. Cette posture défensive est très spécifique :
Un besoin viscéral d'avoir un mur derrière soi pour ne pas être surprise.
Une incapacité clinique à "tourner le dos", car exposer sa face postérieure est ressenti comme une vulnérabilité mortelle.
Le corps garde la mémoire du danger. Même dans un environnement sécurisé, les fibres musculaires restent prêtes au combat ou à la fuite, témoignant d'une hyper-activation du système nerveux qui ne s'éteint jamais d'elle-même.
De la coordination au toucher : la déstructuration globale
Si les scores précédents sont les plus saillants, l'étude démontre que le traumatisme irradie sur l'ensemble des compétences psychomotrices. Même les scores les plus bas représentent une déviation clinique significative de la norme. On peut classer ces impacts en trois catégories :
Désorganisation spatio-motrice :
Orientation spatiale : 4,9/10
Motricité globale : 4,52/10
Altération du rythme et de la planification :
Rythme : 4,2/10
Praxies (coordination des mouvements complexes) : 4,08/10
Perte de précision sensorielle et d'ancrage :
Attention auditive : 3,84/10
Gnosies tactiles (reconnaissance par le toucher) : 3,07/10
Habiletés oculo-manuelles : 2,80/10
Latéralité : 2,59/10
Cette vision d'ensemble est capitale pour comprendre que le trauma n'est pas "localisé" ; il déstructure l'harmonie globale du fonctionnement humain, de la coordination fine jusqu'à la perception sensorielle.
Vers une prise en charge psychomotrice des victimes
L'évidence scientifique apportée par les recherches de Mathilde Montoya est incontestable : Violences Conjugales = Trauma Psychomoteur.
Il est désormais impératif de reconnaître la légitimité du suivi psychomoteur pour ces victimes. La parole est essentielle, mais elle ne suffit pas toujours à désamorcer les réflexes de survie ancrés dans le système nerveux. La prise en charge psychomotrice doit devenir un standard et être intégrée dans les recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS).
Soigner l'esprit est un premier pas, mais comment peut-on espérer une reconstruction durable si le corps, lui, continue de crier un danger disparu ? La véritable guérison ne pourra se faire qu'en permettant à ces femmes de redevenir les habitantes souveraines de leur propre corps.
Note : Pour approfondir ce sujet et découvrez le travail de Mathilde Montoya,


